Ouverture
Incubus
L’eau , le lait, le vin
Mont-Saint-Michel
Un impénétrable mystère
À Bougival
Sous hypnose
J’ai vu
Super 61
J’aime ce pays où j’ai grandi
Ce pays que traverse la Seine
Que j’aperçois depuis mes fenêtres
Dans l’air bleu des belles matinées
Cette Seine peuplée de bateaux
Qui naviguent de Rouen au Havre
Et défilent devant ma maison
Encore une journée magnifique
Apparut un convoi de navires
Parmi eux un trois-mâts brésilien
Que je me surpris à saluer
Tant il me faisait plaisir à voir
Je souffre d’une forte fièvre
Depuis quelques jours déjà
Une tristesse m’envahit
Et pèse sur moi, je ne sais pourquoi
J’ai sans cesse… la sourde crainte,
Que plane une menace jour et nuit
Même le sommeil me trahit
Et hante mes nuits d’un cauchemar
Chaque soir désormais
Je sens que monte avec l’heure qui passe
Comme une terreur absurde
À l’idée même de gagner mon lit
J’y entre comme on glisserait
Dans un gouffre d’eau noire et glacée
Il va me saisir par la tête
Pour me noyer au fond de l’angoisse
Je sens comme un être s’approcher de moi, je le sens, je le sens sans le voir
Il me regarde et m’observe en silence
Il me guette comme on guette une proie
Puis il grimpe lentement sur mon lit
Et se met à genoux… sur ma poitrine
Il me prend par le cou de ses mains
Telles des araignées et il serre…
De toutes ses forces
Jusqu’à ce que s’échappe un filet
de lueur incolore… d’entre mes lèvres
C’est ma vie qui me quitte
Aspirée par cet être qui me tient…
Et s’abreuve (se gave) de mon âme
Moi je veux repousser cette chose qui m’écrase
Mais mon corps refuse de bouger
Je ne peux pas hurler
Je ne peux pas m’enfuir
Condamné aux affres de ce monstre
Imaginez qu’un homme se réveille
Un couteau dans la gorge,
Dans une mare de sang…
Il ne peut respirer, il sait qu’il va mourir
Et il râle… et il ne comprend pas…
Et ainsi donc chaque nuit
Je me retrouve en sueur… seul dans le noir
D’une main chancelante j’allume une bougie
Et je reste effondré… jusqu’à l’aurore
Deviendrais-je dément
Ou suis-je somnambule
On a encore bu l’eau
De ma carafe cette nuit
Car si ce n’est moi
Alors qui ou plutôt quoi
Je vais tenter quelques épreuves
Alors peut-être
Avant de me coucher
J’ai placé sur ma table
De l’eau du lait du vin
Quelques fraises et du pain
Le lait et l’eau avaient
Disparu le lendemain
On n’a touché ni aux fraises
ni au pain ni au vin
Pourtant j’éprouve
Un profond dégoût pour le lait
Alors que j’aime tant les fraises
Et bien sûr le bon vin
Cette nuit je pousserai l’exercice
Un peu plus loin
Je ne saurais être le jouet
De pareille diablerie
Je couvris les carafes
De mousseline blanche
Puis me frottai mains et lèvres
À la mine de plomb
J’attendis longuement
Le sommeil élusif
Dans l’appréhension
D’être à nouveau la proie
De ce cauchemar
Immaculées
Et complètement vides
Je ne suis même jamais
Descendu de mon lit.
Ensorcelé
Ou bien pire encore
Serais-je en train
De perdre à jamais la raison
Je contemplai désemparé
Le cristal transparent
Les yeux fixes le souffle court
Cherchant à deviner
Qui comprendra le désarroi
d’un pauvre bougre épouvanté
devant le simple fait d’un peu
D’eau disparue la nuit
Spectacle sombre et mystérieux,
malgré le ciel d’or et d’acier,
s’élevant au milieu des sables
une montagne…étrange
Rocher d’un monde surnaturel
supportant la petite cité
dominée par la grande église,
l’abbaye du Mont-Saint-Michel.
Labyrinthe de ruelles
et d’escaliers tordus
de passerelles en clochers
qui lancent dans le ciel,
dans le ciel noir des nuits
tant de flèches hérissées
de chimères, de démons,
de diables et de bêtes infernales…
Le moine me raconta longtemps
toutes les vieilles histoires de ce lieu.
Des légendes bien sûr, des légendes
mais l’une d’elles me parut curieuse.
Les gens du pays, ceux du Mont
prétendent qu’on entend la nuit
bêler deux chèvres dans les sables,
ou seraient-ce des plaintes humaines…?
Les pêcheurs attardés
jurent avoir aperçu
un berger sans visage
conduisant devant lui
un bouc à figure d’homme
et une femme à tête de chèvre
se querellant sans cesse…
…dans une langue inconnue.
Y croyez-vous..?
Prenez le vent,
cette force invisible
qui renverse les arbres,
soulève les océans
et envoie par le fond
navires petits et grands,
l’avez-vous déjà vu ?
Il existe pourtant, il existe…
Mais s’il existait sur terre
d’autres êtres que nous,
ne les aurait-on pas vus déjà ?
ne les connaîtrions-nous pas ?
Mais en ce monde
où l’on n’est sûr de rien jamais,
puisque la lumière elle-même
n’est qu’illusion,
nous ne comprendrons guère
plus que ce que l’on voit…
Le vieil homme lisait dans mes pensées…
Au retour du Chat Noir
Où se produisait par hasard
Un dénommé Satie
Pianiste aux mélodies étranges
Nous décidâmes d’aller dîner
Ensemble chez ma cousine
Quand soudainement la soirée prit
Une tournure bizarre
Le docteur Parent
Prétendait la science sur le point
De révéler ses secrets de loin
Les plus fantastiques
Depuis quelque temps, disait-il
On semble pressentir
La venue de quelque chose de nouveau…
Tout nouveau
Un impénétrable mystère
Mesmer et quelques autres
Ont fait de récentes découvertes
Aux implications fascinantes
Voire terrifiantes
Les faits qu’il avança
Me parurent à ce point étranges
Que je me déclarai
Tout à fait incrédule
Voyez plutôt, dit-il
Et s’adressant à ma cousine
Voulez-vous Madame, que je tente
De vous endormir
Je veux bien, dit-elle, insouciante mais
Mal lui en prit. En cinq minutes à peine
Elle était sous le charme.
Si Deus nos ad imaginem suam fecit,
satis nos quidam ei quod acceperamus reddidimus.
Un impénétrable mystère
Je ne sais trop que penser
De ce que j’ai vu
Inutile d’essayer de raconter
On se moquerait de moi
J’irai demain à Bougival
Peut-être passer la soirée
Aux sons du bal des canotiers
Voir à me changer les idées
Croire au surnaturel un soir d’été
sur La Grenouillère…
Mais au sommet du Mont-Saint-Michel
ou du fin fond des Indes ?
Je rentre chez moi…
Querelle parmi les domestiques
On entendrait des bruits la nuit
Bien qu’on accuse la cuisinière
Celle-ci dénonce le valet
Quel est l’auteur de ce tapage
Bien fin celui qui le dirait
Mais tout cela me paraît bien futile
Quand je repense à ma cousine
Elle s’exaltait en joignant les mains
Comme pour me supplier
Dominée qu’elle était
Par les ordres qu’elle avait reçus
Avais-je donc perdu la tête
Ou étais-je devenu jouet
De ma propre imagination
Ou bien de quelqu’autre illusion
La solitude est dangereuse
Pour l’intelligence au travail
Quand nous sommes seuls trop longtemps
Le vide se peuple de fantômes
Dire que j’ai cru qu’un être
Invisible habitait sous mon toit
Comme l’esprit s’affole et s’égare
Face au moindre mystère
Ce matin vers huit heures
Mon valet vint me réveiller.
-C’est Madame Sablé qui demande
à voir Monsieur
-Tout de suite ? demandai-je, endormi
-Oui Monsieur, je le crains
Je me souvins alors
Des événements vécus la veille
Je la reçus au salon
Elle paraissait fort troublée
Les yeux baissés, elle balbutia
Qu’il me fallait l’aider
Son mari l’avait chargée
De venir me demander
De leur prêter une certaine somme
Pour un motif obscur.
Je restai stupéfait
Je les savais fort bien nantis
Était-elle par hasard
En train de se moquer
-Voyons, lui dis-je, réfléchissez
En êtes-vous bien certaine
Elle alla même jusqu’à mentir
Qu’il lui avait écrit
Je prétendis ne pouvoir
Disposer de telle somme
Elle se mit à trembler d’angoisse
Sa voix se resserrant
-Trouvez-les, je vous en supplie
Mon cousin, trouvez-les
Je dus me rendre à l’évidence
De son réel désarroi.
Elle se rendait malade
J’eus pitié d’elle
Vous les aurez tantôt lui dis-je
Je vous le jure.
Tout au long du jour j’ai tenté de m’enfuir
Mais je n’ai pas pu
Accomplir cet acte de liberté si simple
Si facile
Quelque chose contrôle mes pensées
Et possède mon âme
Je ne suis plus qu’une ombre de
Moi-même esclave terrifié
Serais-je donc en train de perdre
De perdre la raison
Mais aujourd’hui j’ai vu de mes yeux vu
Cet être qui me hante
Alors que j’avais passé la soirée
À lire sur le sujet
Ouvert sur ma table se trouvait
Le traité Herestauss
Portant sur ces êtres surnaturels
Présents de siècle en siècle
Se produisit alors
Une chose à vous glacer le sang
Dans les veines
Une page du grand livre
Se souleva d’elle-même
Pour se rabattre lentement
Sur la face opposée
Je n’en crus pas mes yeux
Quand une seconde page
Puis une troisième se prêtèrent
À ce sinistre manège
Il était donc devant moi
Penché sur cet ouvrage
Ne se doutant aucunement
Que j’avais deviné sa présence
Une force irrésistible
Me fit bondir de mon lit
Comme si j’eus pu le saisir
L’étrangler de désespoir
Mais comme j’arrivai sur lui
Ma chaise bascula d’elle-même
Je compris dès lors qu’il s’était levé
Et je restai interdit
Il devait être devant ma glace
Car à mon plus grand désarroi
À la place de ma propre réflexion
Je ne vis rien, non rien…
Rien…
Ma lampe tomba par terre
Me jetant soudain dans l’obscurité
Seul un rayon de lune pénétrait
Par ma fenêtre ouverte
Tout redevint calme et je pus à nouveau
me voir dans la glace
Il s’était donc enfui dans la nuit noire
Vulgaire cambrioleur
Je compris alors qu’à son tour
Il avait eu peur de moi
Il allait donc falloir
Falloir que je le tue
Toronto Montréal Amsterdam Rome
Empress Of Honolulu
Départ au crépuscule
Été 71
CP Air deux zéro quatre
DC-8 Super 61
Longue flèche d’argent,
Vêtue des couleurs d’Orient
Un va et vient constant
Autour de l’avion rutilant
Cette année j’ai treize ans
Je voyage seul sans mes parents
Dans ma poche un petit bouquin délirant…
Le Horla de Maupassant
L’avion grimpe méthodiquement
Et tourne le dos au couchant
Les lumières de la ville s’évanouissent lentement
Trente-cinq mille pieds dans quelque temps
Nous survolerons l’océan
En progressant aveuglément
Pourtant…
L’Italie se trouve droit devant
Et j’en garde dorénavant
Parmi mes plus beaux souvenirs d’enfant
Sur le moteur étincelant
L’aigle Pratt bleu et blanc
Sur mes genoux ce récit surprenant
Le Horla de Maupassant


